Arthur Perticoz - Karmine Corp : « Notre trajectoire est intimement liée à notre communauté de fans »
Cinq ans après sa création, la Karmine Corp s’est imposée comme l’un des clubs d’esport les plus performants et les plus populaires. Stratégie communautaire, performances sportives, modèle économique, ambitions internationales… son dirigeant partage les clés de cette ascension fulgurante.
La Karmine Corp a célébré ses cinq années d’existence en fin d’année dernière. Avec le recul, quel regard portez-vous sur l’évolution du club ?
A.P. : En 2025 nous avons effectivement passé un cap symbolique et stratégique en fêtant nos cinq ans d’existence. Nous ne sommes plus perçus comme un nouvel acteur de l’esport sorti de nulle part, mais comme une structure majeure de l’écosystème. Nous avons gagné en maturité et appris à distinguer ce qui fonctionne, ce qui doit évoluer, et ce qui constitue réellement les piliers qui forment l’ADN du club.
Quels sont-ils ?
A.P. : Le premier est la dimension communautaire. Karmine Corp rassemble une communauté de supporters singulière, large et engagée. Notre force repose sur cette ferveur collective : la compréhension du fait que notre trajectoire est intimement liée à celle de notre communauté, et inversement. Tout ce que nous entreprenons est évalué à travers ce prisme : est-ce aligné avec nos supporters, avec leurs valeurs, leurs attentes, leur vision du club ? C’est notre principale boussole.
Le deuxième pilier, c’est la performance. La victoire est structurante. Elle influence l’ensemble de l’écosystème : l’image, l’attractivité, le business, l’engagement. Quand nous gagnons, tout s’aligne, l’enthousiasme est au rendez-vous, l’économie du club se porte mieux. À l’inverse, les périodes de contre-performance ont un impact direct, parfois brutal. Cette réalité fait partie intégrante de notre modèle.
Enfin, le troisième pilier, particulièrement marquant en 2025, c’est celui de la maturité organisationnelle. Nous sommes entrés dans une phase d’analyse et de structuration profonde. Il s’agit d’identifier clairement ce que nous faisons bien, ce que nous faisons moins bien, et ce que nous devons impérativement améliorer. Nous sortons progressivement d’une période de turbulences internes, pour aller vers une organisation plus stable, plus lisible, plus solide. L’enjeu est de transformer ces zones d’incertitude en fondations durables, capables de soutenir notre croissance à long terme.
L’esport est un marché jeune, avec des apports financiers importants, mais aujourd’hui en restructuration.
Le business model du club a-t-il évolué depuis ses débuts ?
A.P. : Oui, il s’agit aujourd’hui de stabiliser le modèle que j’appelle « le 4x25 % », mis en place il y a trois ans. L’esport est un marché jeune, avec des apports financiers importants, mais aujourd’hui en restructuration. Cette restructuration fait disparaître certains clubs et augmente la compétition autour des joueurs stars, ce qui rend nécessaire un business model sain et équilibré.
Entre 2023 et 2024, nous avons été à l’équilibre, et en 2025 on sera légèrement déficitaire pour des raisons externes. Le 4x25 % se décompose ainsi : le sponsoring, qui représente traditionnellement 80 % des revenus des clubs - chez nous c’est 30 % ; le merchandising, habituellement 3 à 4 % de revenus des clubs et qui à la Karmine est monté jusqu’à 40 % ; l’événementiel, que nous sommes quasiment les seuls à exploiter, avec comme objectif pour 2026 de faire en sorte qu’il atteigne 10 % de nos revenus ; et enfin, les revenus des éditeurs de jeux, qui sont parfois impactés par les difficultés boursières de certaines entreprises. Nous sommes aujourd’hui challengés sur tous ces fronts, ce qui rend le modèle du 4x25 % d’autant plus nécessaire pour atteindre un équilibre durable.
Vous avez la chance de pouvoir compter sur des partenaires fidèles, comme Orange ou le CIC, qui s’engagent sur le long terme en soutient de l’entreprise Karmine Corp davantage que sur le sponsoring classique de visibilité.
A.P. : Oui, ce qui a émergé dès le départ à travers le projet Karmine Corp, c’est que c’était un projet de créateurs de contenus qui souhaitaient avoir leur propre club et diffuser leurs propres matchs. Cela a généré une intensité communautaire et un intérêt de nos fans pour le business et l’entrepreneuriat. Nous sommes face à une génération qui n’a pas de tabous sur l’argent et qui est très connectée aux logiques économiques, un peu comme la génération américaine où tout le monde peut être entrepreneur via TikTok ou YouTube. Nous sommes en quelque sorte le thermomètre de cette génération-là. C’est ce que l’on raconte aux marques. Les sponsors s’insèrent naturellement dans cette dynamique, et cela crée un lien humain fort entre les partenaires et les membres de notre communauté. Ce qui nous fait dire que s’associer avec la Karmine, c’est spécial.
Nos supporters ont créé des chants à la gloire de nos sponsors, ce qui est totalement inédit dans le sponsoring.
Est-ce que la voix des partenaires influence le business plan du club ?
A.P. : Non, mais nous leur expliquons toutes nos décisions, comme s’ils étaient des fans comme les autres. À travers les contenus que nous concevons avec eux, ils deviennent le médium entre le club et le fan, qui a une envie d’exclusivité. Ils sont pleinement intégrés au storytelling du club. Au point que nos supporters ont créé des chants à la gloire de nos sponsors, ce qui est totalement inédit dans le sponsoring.
Comment structurez-vous le rôle et la place de chaque partenaire ?
A.P. : Nous avons une exclusivité sectorielle, un partenaire par thématique, et nous faisons en sorte que chacun ait sa place dans le narratif du club. Cela évite d’être juste dans une mécanique de panneaux publicitaires.
Quel regard portes-tu sur la maturité des autres grandes marques dans le développement de l’esport ?
A.P. : Ça dépend des jours. Parfois je vois le verre à moitié plein et me réjouis d’évoluer dans un secteur où la dynamique des créateurs de contenu et de l’influence est telle que ça tire le secteur vers le haut. De l’autre, il y a le verre à moitié vide, où je regrette que les entreprises du CAC 40 soient aussi frileuses, malgré la nécessité pour elles de toucher les jeunes.
Vous avez souvent exprimé l’ambition de faire de la Karmine Corp le Real Madrid de l’esport. Où en êtes-vous dans la concrétisation de cet objectif ?
A.P. : Nous avançons progressivement dans cette direction, mais c’est un processus long et exigeant. Sur le jeu League of Legends, qui reste aujourd’hui le jeu numéro un de l’e-sport en termes d’audience et d’influence, nous nous rapprochons de plus en plus de ce que signifie incarner un club d’élite, comparable au Real Madrid dans le sport traditionnel. Cela passe d’abord par la performance sportive, par notre capacité à rester compétitifs sur la durée et à viser régulièrement les plus hauts niveaux. Mais la performance, à elle seule, ne suffit pas.
Devenir une référence mondiale implique un affrontement permanent avec les meilleures équipes internationales, dans un environnement extrêmement concurrentiel.
La seconde condition essentielle, c’est la notoriété mondiale. Aujourd’hui, au-delà de notre noyau dur de supporters très engagés, ce sont plusieurs millions de personnes qui connaissent désormais la marque Karmine Corp à travers le monde. Cette reconnaissance internationale est un marqueur fort de notre progression.
Un autre pilier fondamental réside dans notre capacité à former et à développer de jeunes talents. Nous avons investi depuis plusieurs années dans la détection, l’accompagnement et la montée en puissance des joueurs. À ce titre, le club fait aujourd’hui partie des structures les plus actives en Europe en matière de valorisation et de transfert de joueurs sur League of Legends. Cela témoigne de la solidité de notre modèle de formation.
Être un « Real Madrid » de l’esport, c’est aussi savoir créer des stars. Et c’est un domaine dans lequel nous sommes performants. Nous disposons d’un écosystème médiatique puissant, porté notamment par nos fondateurs et par notre présence sur les réseaux sociaux. Lorsqu’un joueur est mis en avant, soutenu et valorisé par le club, il peut rapidement accéder à un statut de figure emblématique, reconnu bien au-delà de la scène compétitive. Enfin, nous avons réussi à bâtir une marque forte, capable de dépasser le cadre strict de l’esport. Aujourd’hui, la Karmine Corp s’inscrit dans des événements institutionnels, culturels et économiques, ce qui témoigne de notre capacité à dialoguer avec des univers variés et à nous imposer comme un acteur crédible et structuré.
Au-delà de l’image et de la performance, la puissance financière est également un élément clé.
A.P. : Sur le plan économique, l’année 2025 marque une étape importante pour le club. Notre chiffre d’affaires s’élève à environ 14 millions d’euros, ce qui nous place parmi les structures les plus solides du paysage e-sportif européen. En fonction des périodes et des effectifs sportifs, le club compte aujourd’hui entre 20 et 60 collaborateurs, en incluant ou non les joueurs. Cette organisation repose sur des sièges opérationnels situés à Paris et à Berlin, ce qui nous permet d’être au cœur des principaux écosystèmes européens.
À l’échelle internationale, nous faisons partie des leaders en Europe. Devant nous se trouvent principalement les grandes puissances historiques de l’esport, comme la Corée du Sud, la Chine et les États-Unis. Ces pays bénéficient notamment d’un avantage structurel lié à la présence des grands éditeurs de jeux sur leur territoire.
Comment vous développez-vous à l’international ?
A.P. : Notre stratégie d’expansion internationale repose avant tout sur la performance sportive. Dans l’esport, la crédibilité mondiale se gagne d’abord par les résultats. Pour exister durablement sur la scène internationale, il faut gagner, s’imposer dans les grandes compétitions et démontrer sa capacité à rivaliser avec les meilleures structures du monde. Passer du statut de champion européen à celui de référence internationale implique nécessairement d’élever notre niveau d’exigence. Cela passe par notre capacité à attirer et à intégrer les meilleurs talents, quel que soit leur pays d’origine. Aujourd’hui, nos effectifs reflètent déjà cette ouverture, avec des joueurs venus de Corée du Sud, des États-Unis, ou encore de Suède. Cette diversité n’est pas un objectif en soi, mais une conséquence naturelle de notre quête d’excellence. Nous recherchons avant tout des profils capables de s’intégrer à notre culture, de partager nos valeurs et de contribuer à notre projet collectif, tout en apportant leur expérience et leur savoir-faire issus de différentes scènes compétitives.
Les victoires et les trophées ont un effet immédiat sur le merchandising.
Est-ce que vos performances influencent le chiffre d’affaires ?
A.P. : L’impact est considérable, et il est même structurant pour l’ensemble de notre modèle. Dans un club comme la Karmine Corp, la performance sportive constitue un levier central de développement économique. Les victoires et les trophées ont un effet immédiat sur le merchandising. Lorsqu’une équipe performe, l’engouement des supporters s’intensifie, ce qui se traduit par une hausse significative des ventes de maillots, de produits dérivés et d’éditions spéciales liées aux succès sportifs. Chaque titre devient un marqueur fort dans l’histoire du club et un moteur commercial.
Ensuite, les résultats influencent directement nos relations avec les sponsors et les éditeurs. De bonnes performances renforcent notre attractivité, valorisent notre image et déclenchent souvent des bonus contractuels. Elles facilitent également la signature de nouveaux partenariats, car les marques recherchent avant tout de la visibilité, de la crédibilité et une association avec un projet gagnant.
La billetterie et l’organisation d’événements sont également fortement corrélées aux résultats. Lorsqu’une équipe est en confiance et enchaîne les succès, les salles se remplissent plus facilement, les événements génèrent davantage d’intérêt, et l’expérience proposée aux fans gagne en valeur. À l’inverse, les périodes plus difficiles peuvent freiner cette dynamique. Plus largement, la performance crée un cercle vertueux. Elle renforce la notoriété, consolide la communauté, attire de nouveaux partenaires et sécurise les revenus à moyen terme. Elle permet aussi d’investir davantage dans les infrastructures, le recrutement et la formation, ce qui alimente à son tour la compétitivité sportive.
Comment participez-vous à l’essor de l’esport auprès du grand public et à sa reconnaissance institutionnelle ?
A.P. : Notre engagement en faveur du développement de l’esport dépasse largement le cadre de la compétition. Avec d’autres acteurs majeurs du secteur, comme Team Vitality et Gentle Mates, nous avons cofondé l’Union Française des Clubs d’Esport Professionnels (UFCEP), avec une ambition claire : structurer durablement l’écosystème.
Le premier objectif de cette initiative est de stabiliser les modèles économiques des clubs. L’esport est un secteur en forte croissance, mais encore fragile sur certains plans, notamment financiers. En travaillant collectivement, nous cherchons à mettre en place des cadres plus solides, plus transparents et plus pérennes, afin de sécuriser les investissements et d’assurer un développement équilibré.
L’UFCEP joue également un rôle central dans la défense des intérêts du secteur. Il s’agit de dialoguer avec les éditeurs, les organisateurs, les partenaires institutionnels et les pouvoirs publics, afin de faire reconnaître les spécificités de l’esport et de construire des règles adaptées à sa réalité. Cette représentation collective permet de donner plus de poids à notre voix et de professionnaliser les échanges.
Un autre enjeu fondamental concerne les fans. L’esport s’est construit autour de communautés très engagées, qui constituent sa principale richesse. À travers l’UFCEP, nous veillons à ce que leurs attentes, leurs valeurs et leur expérience soient prises en compte dans les décisions structurantes du secteur.
Vous expliquez souvent que le développement de l’événementiel reste complexe dans l’esport. Pourtant, la Karmine Corp a la particularité d’être résidente des Arènes d’Évry-Courcouronnes. Que vous apporte concrètement ce lieu ?
A.P. : L’organisation d’événements dans l’esport présente des contraintes très spécifiques, qui le distinguent profondément du sport traditionnel. La première tient au fait que le sport électronique repose sur des licences privées. Les jeux appartiennent à des éditeurs, et toute organisation d’événement payant nécessite leur accord préalable. Cela implique des négociations, des cadres contractuels stricts et parfois des délais importants.
À cela s’ajoute la saturation des calendriers internationaux. Les compétitions majeures, les ligues officielles et les tournois mondiaux occupent une grande partie de l’année. Les joueurs sont très sollicités, souvent en déplacement, et rarement disponibles pour participer à des événements locaux ou indépendants. Cette réalité limite fortement notre capacité à programmer régulièrement des rendez-vous en présentiel.
Disposer de notre propre salle nous permet de faire vivre à nos fans l’expérience Karmine Corp de manière immersive.
Dans ce contexte, disposer d’une enceinte dédiée comme les Arènes d’Évry-Courcouronnes représente un atout majeur. Ce lieu nous offre une base stable, identifiable et profondément liée à notre identité. Il constitue un point de rassemblement pour notre communauté, un espace physique où les supporters peuvent se retrouver et vivre l’expérience Karmine Corp de manière immersive.
Aujourd’hui, cette salle est principalement utilisée pour la retransmission de grandes compétitions et d’événements communautaires. Ces rendez-vous permettent de recréer une atmosphère de stade, de renforcer le lien entre le club et ses fans, et d’ancrer davantage notre présence territoriale.
Mais notre ambition va bien au-delà. Nous souhaitons progressivement y développer davantage d’événements originaux : compétitions locales, rencontres avec les joueurs, formats hybrides mêlant sport, divertissement et culture numérique, ou encore collaborations avec des partenaires institutionnels et culturels. L’objectif est de transformer ce lieu en un véritable hub de l’esport, capable d’accueillir une programmation régulière et diversifiée, tout en respectant les contraintes imposées par l’écosystème. C’est un travail de long terme, qui demande de la coordination, de la créativité et une relation étroite avec les éditeurs et les organisateurs.
Quels sont les objectifs majeurs que vous vous êtes fixés pour 2026 ?
A.P. : Sportivement, participer à tous les tournois internationaux et consolider notre position de leader européen sur notre jeu majeur. Éthiquement et moralement, avoir une année apaisée, où le sport, l’amusement et la ferveur restent au centre, tout en minimisant les perturbations externes.
Pour finir, les JO d’hiver se déroulent actuellement en Italie. Quel regard portez-vous sur une version esport des JO, un sujet régulièrement évoqué mais toujours repoussé ?
A.P. : Aujourd’hui, il faut d’abord rappeler que les compétitions d’esport structurées par nation restent encore très limitées. Contrairement aux sports traditionnels, le modèle dominant repose principalement sur les clubs, les ligues et les organisations privées, plutôt que sur des sélections nationales officielles. C’est précisément pour cette raison que nous attendons avec beaucoup d’intérêt l’Esports Nations Cup, prévue en novembre, qui constitue une alternative crédible et prometteuse. Ce type de compétition permet d’explorer un autre format, plus proche de l’esprit olympique, en mettant en avant l’identité nationale et le sentiment d’appartenance.
Dans cette perspective, l’UFCEP souhaite jouer un rôle actif. Notre volonté est de participer à la sélection des joueurs, mais aussi de collaborer étroitement avec les organisateurs afin de garantir un cadre équitable, transparent et cohérent avec les réalités du haut niveau. Il ne s’agit pas simplement d’aligner des talents individuels, mais de construire une véritable équipe, avec une vision collective. L’objectif, c’est de représenter dignement la France, porter ses couleurs sur la scène internationale et créer des moments forts pour les supporters. Ce type de compétition a un potentiel émotionnel très puissant, comparable à celui des grandes rencontres sportives traditionnelles. Il permet de fédérer un public beaucoup plus large, au-delà du cercle habituel des fans d’esport.